lundi 20 août 2012

Aigues-Mortes : stigmatisons, il en restera toujours quelque chose.

Depuis quelques jours, la rumeur monte. Elle enfle même. Incontrôlable. Dans le Gard, il y aurait un petit village d'irréductibles fachos planqués derrière leurs remparts à l'abri de toute forme de civilisation : Aigues-Mortes. Un petit village où l'on tire sur les arabes comme sur les lapins.
Or, il se trouve que je suis plutôt bien placé pour en parler. J'habite Aigues-Mortes, j'y vis depuis près de dix ans. Et l'événement déclencheur, je l'ai traité avant tout le monde sur RTL (pour ceux qui veulent réécouter, c'est ici).
Avant toute chose, un petit rappel : ici, vous êtes sur mon blog, et pas sur le site de l'un des médias pour lesquels je travaille, et ce que j'y dis n'engage que moi (ou ceux qui le lise, pour dire les choses avec humour).
Les faits.
Un couple, passablement éméché, passe en voiture devant la supérette Vival où sont réunis, comme chaque soir, quelques jeunes. Le couple dit avoir été entravé dans sa circulation, les jeunes expliquent qu'ils ont cru qu'il s'agissait de touristes perdus qui cherchaient leur chemin. Et il s'en perd beaucoup, des touristes, l'été, à Aigues-Mortes (comme ceux qui viennent chaque jour devant chez moi photographier une statuette de chez Jardiland en croyant que c'est une oeuvre d'art). Une vingtaine de minutes plus tard, le couple revient, profère de nouveau des insultes racistes. Et cette fois, il est armé d'un fusil. L'homme tire sur tout ce qui bouge. La femme change les cartouches. Pour petit gibier, les cartouches. Le patron des chasseurs locaux sait de quoi il parle. Il tire aussi sur une voiture dans laquelle se trouve une fillette de neuf ans. Tout cela dans la nuit du samedi 4 au dimanche 5 août 2012. Fort heureusement, il n'y a pas de blessés, ou alors vraiment très légers. Le couple est interpellé, placé en garde à vue.
Le dimanche, en mairie, une réunion est organisée entre le préfet du Gard, le maire d'Aigues-Mortes et les jeunes. En soirée, quand je le contacte, le maire, Cédric Bonato, refuse de s'exprimer. Et par la suite, il ne dira pas un mot sur le sujet. Peut-être ne sait-il pas qu'en gestion de crise, ne pas communiquer, c'est déjà communiquer.
La condamnation.
Le lundi 6 août, en comparution immédiate, l'homme est condamné à quatre ans de prison ferme, et la femme à deux ans, pour violences volontaires avec arme avec préméditation et une série de circonstances aggravantes dont l'origine raciale des victimes. L'homme est également condamné pour conduite en état d'ivresse en récidive. Et son permis de conduire lui est retiré.
Les réactions.
Le lendemain, donc le mardi 7 août, dans Aigues-Mortes, je sonde. Y compris, et surtout, les commerçants connus pour voter si ce n'est à droite de la droite, au moins à droite. Et au café, au bureau de tabac, dans la rue, j'écoute les conversations. Et je n'entends que des personnes qui condamnent le couple. Certains s'étonnent de voir leur photo dans le journal, d'autres répondent que de toutes façons, tout le monde les connaît et qu'ils n'avaient qu'à se tenir tranquilles.
Bien sûr, je ne suis pas dupe, je sais qu'il y aura un comité de soutien ou quelque chose dans le genre. Comme à chaque fois dans ce genre de dossier. Je pense bien sûr à Nissan-lèz-Ensérune et à ses manifestations de soutien, en 2010 (pour ceux qui n'ont pas suivi, très bon résumé sur le site de France 3).
Cela ne semble pas vraiment à l'ordre du jour. Un comité de soutien pour aider les enfants du couple voit le jour. Pourquoi pas. Une pétition sur internet. Sans grande valeur.
La médiatisation.
Annoncée sur RTL dès le dimanche 5 août au soir, traitée à l'antenne pour la matinale du lendemain, parue dans Midi Libre du lundi 6, et objet d'une dépêche AFP dans l'après-midi de ce même lundi, l'affaire est finalement reprise, dix jours plus tard, dans Le Monde ("Le racisme anti-arabes se banalise dans le Gard", jeudi 16 août) et Libération ("C'est pas les arabes qui vont nous...", vendredi 17 août). Et boum, c'est parti.
Je ne ferai aucun commentaire sur le travail des confrères, même si j'aurais quelques petites choses à dire, tout comme sur les reprises ou commentaires via Mediapart ou Rue89... Et je ne dirai rien non plus de "tout un village est encore sous le choc quinze jours après le drame" de RMC qui vient de se réveiller.
Toujours est-il que tout d'un coup, Aigues-Mortes devient la patrie des fachos. Les seuls à être médusés sont les touristes, les habitants, eux, sont tous coupables. L'atmosphère est lourde. Surtout qu'en 1893, les mêmes, évidemment, avaient déjà tirés sur les Italiens (Le massacre des Italiens, Aigues-Mortes, 17 août 1893)...
La stigmatisation.
Et voilà donc que fusent, sur twitter et ailleurs, les commentaires.
Parfois avec humour, heureusement.
Parfois avec quelque contre-vérité.
Parfois aussi complètement à côté de la plaque. Comme lorsque le président de la Licra, qui imagine sans doute que les faits datent de la nuit précédente, s'étonne du non traitement dans les journaux télévisés.
Quand on ne sait pas, on s'abstient me semble-t-il. Une info vieille de dix jours n'avait, à mon avis, pas sa place dans les journaux du soir dix jours plus tard...
D'autres appellent au boycott d'Aigues-Mortes.
Alors, ok, stigmatisons. Il en restera toujours quelque chose. Mais quoi ?
Une exacerbation des haines et des clans, évidemment.
Une récupération politique, obligatoirement.
Et des erreurs d'appréciations. Ce n'est pas parce que Gilbert Collard frôle les 40 % aux dernières législatives à Aigues-Mortes (résultats détaillés) que cela signifie que 40 % de la population est raciste. Le raccourci est simple. Simpliste, même. Et totalement irréaliste.
Passons sur la différence entre "popuplation" et "suffrages exprimés", ou déjà sur la différence entre "inscrits" et "exprimés". Le score de Collard correspondant à 25,26 % des inscrits, ce qui signifie que 74,74 % des inscrits n'ont pas voté pour lui.
Bien sûr, Collard a fait campagne sur les thématiques du Front National, parlant (lors de sa réunion publique à Aigues-Mortes le samedi 26 mai) de "ce monde agressé par le multiculturalisme qui tue", "des gens qui gagnent 750 euros par mois quand des gens se déplacent en 4x4 ou en BMW et les narguent en touchant les allocations", expliquant qu'"il n'y a aucun droit au regroupement familial; le seul droit qui existe est de pouvoir vivre en paix, dignement, honnêtement, chez soi; le seul droit qui existe est de ne pas voir flotter à la Bastille les drapeaux marocain, algérien, palestinien, qui insultent le drapeau français", concluant que "la France ne demande qu'une chose, elle veut que le charbonnier, le boulanger, le boucher, l'instituteur, le policier, soit maître chez lui, la France veut qu'on soit maître chez soi".
Mais c'est être méprisant, et c'est aussi se méprendre, que de conclure que parce que 40 % des suffrages exprimés se sont portés sur Collard et qu'un couple a tiré sur des arabes, tous les Aigues-Mortais doivent être bannis car nécessairement fascistes et racistes. C'est une ineptie. Pour ne pas dire de la connerie.
Et il faut être clair. En stigmatisant, en ghettoïsant, on renferme. Or, ce qui n'est pas valable dans un sens (les cités ghettos) ne l'est pas plus dans l'autre (une cité médiévale ghetto). Les conséquences seront les mêmes, simplement inversées.


jeudi 2 août 2012

Avant, il y avait le café du commerce. Aujourd'hui, il y a Twitter.

Avant, il y avait le café du commerce. Aujourd'hui, il y a Twitter.
Sauf qu'avant, on ne faisait pas de reportages en permanence sur ce qui se disait au café du commerce.
Enfin, parfois, on allait tout de même y tendre le micro pour y réaliser un petit micro-trottoir afin d'y humer l'air du temps d'après match/élection/gagnantduloto/toutcequonveut/rayerlesmentionsinutiles. Mais sans plus.
Aujourd'hui, il y a Twitter. Je sais, j'y suis, et je suis. Et des sites internet pour résumer ce qui se dit sur Twitter. Et d'autres sites pour proposer des reportages (ou du moins des articles, vous me permettrez de douter de la notion de reportage) sur ce qu'il se dit sur Twitter. Et des twittos (c'est comme ça qu'on dit pour ceux qui tweettent ?) pour tweeter à propos de l'article qui parle de Twitter. Et on tourne en rond. Comme le serpent qui se mord la queue (expression un peu ancienne, j'en conviens), ou mon chat qui court après sur le toit de ma voiture (c'était encore le cas ce matin). Surtout, on tourne en rond beaucoup plus vite que pour le café du commerce. Souvent trop vite, d'ailleurs.
Aujourd'hui, il y a donc Twitter. Et la moindre rumeur devient une information. Evidemment retweetée pour qu'elle soit partagée (c'est le principe, d'après ce que j'ai compris). Et surtout reprise par des sites internet, du plus sérieux (y compris par des sites internet de médias classiques) au plus ridicule (tout le monde pouvant devenir dorénavant un fournisseur d'info comme il existe des fournisseurs de tout et de n'importe quoi).
Or, avant, la rumeur lancée depuis le café du commerce avait bien du mal à franchir la porte dudit café, ou du moins du village où se trouve ledit café. A la limite, elle se promenait en famille, dans les cercles d'amis, sous la forme du fameux "je tiens de untel que..." qui faisait comme si on était quelqu'un de particulièrement bien informé. Mais de là à retrouver la rumeur sous forme d'information dans un média classique, il y avait un pas rarement franchi (et pas uniquement à cause du nombre de pastis bus au comptoir).
Alors, je ne donne de leçon à personne, je serais bien mal placé, me laissant régulièrement tenter par le retweet quasi spontané, me laissant emmener, emporter, dans cette course à l'instantanéité, me trompant moi aussi, comme tout le monde, enfin comme tous ceux qui le reconnaissent. Je ne veux pas non plus paraître comme le vieux con qui répète à l'envi que c'était mieux avant. Pas mon genre, pas mon style.
Je m'inquiète simplement de la place étonnante prise par ces pseudo-informations dans nos médias d'aujourd'hui, par l'obligation que j'ai eue à deux reprises en quelques semaines d'envoyer des sms à mes rédactions pour les prévenir que ce qui se disait sur le net était faux (seulement le fameux adage qui dit qu'il vaut mieux prévenir que...).
Avant, quand je sortais du café des commerces, je n'avais pas besoin d'envoyer de sms.
(Pour ceux que cela intéresse, allez donc jeter un coup d'oeil à cet article de JC Guillebaud sur Paul Virilio intitulé "Paul Virilio : la critique de la vitesse". Libre à vous d'aller plus loin ensuite !)